Dès le 2e siècle avant notre ère, à
l'époque du compilateur athénien Appolodore, les fruits qui
se dérobent à chaque fois que Tantale, soumis au supplice
de la faim et de la soif, plongé jusqu'au cou dans un lac des Enfers
sur les rives duquel poussent des arbres fruitiers, veut les saisir, sont
devenues des pommes.
Ce sont des pommes d'or à la séduction irrésistible
jetées par Hippomène qui ralentirent l'allure de la farouche
vierge Atalante et permirent à Hippomène de gagner la course
et le coeur d'Atalante qui jusqu'alors tuait tous les soupirants qu'elle
avait défié et battu à la course. Conquise elle s'arrêta
et ramassa les trois pommes qu'Aphrodite avait donné à Hippomène.
Battue, elle épousa ce dernier. Hélas tous eux oublièrent
très ingratement de remercier la déesse qui les changea en
lions.
La pomme de Pâris est bien une pomme. Attribuée à
Aphrodite, c'est la pomme de Discorde à l’origine de la Guerre de
Troie. Comme le résume fort bien Michel Pastoureau dans le chapitre
intitulé La mauvaise pomme de l'ouvrage collectif La Pomme
préfacé par Jean-Marie Pelt: " En choisissant Aphrodite,
en lui remettant la pomme d'or qui la consacrait comme la plus belle des
femmes, Pâris acquiert certes l'amour d'Hélène la plus
belle de toutes les femmes _ c'était la récompense
promise par la déesse élue _ mais il attire aussi contre
lui et contre Troie la colère des deux déesses qui ont été
dédaignées. Athéna et Héra, perdant d'un côté
ce qu'il avait gagné de l'autre, et perdant même beaucoup
plus... Toutes les dimensions symboliques de la pomme sont réunies
dans l'histoire du jugement de Pâris: le don et le contre-don, la
féminité, la beauté, l'amour, le pouvoir, le choix,
le jeu, l'enjeu, le destin, la discorde, la chute et le malheur. Exceptionnels
sont les contes et légendes qui mettent ainsi en scène la
polyvalence totale de ce fruit. Beaucoup, pourtant, font de la pomme un
objet de discorde, mettant en action un fatum destructeur; mais
soit la beauté et l'amour n'y sont pas présents, soit la
colère des hommes et des dieux reste limitée et n'atteint
pas cette puissance dramatique, presque eschatologique, qui est celle de
la guerre de Troie. Seule la pomme du paradis terrestre surpasse celle
de Pâris par les conséquences qu'elle entraîne."
Tradition celte et scandinave font de la pomme le fruit du savoir et
de la révélation, objet d'un voyage initiatique, en même
temps qu'un symbole de renouvellement et de perpétuelle jeunesse.
Dans la tradition celte la branche de pommier est la bannière du
royaume mythique où reposent les rois et les héros défunts.
C'est Avallon, « l’île de la pommeraie » en celte, Yinis
Affalach en gallois, Emain Ablach en irlandais, dont le nom
est à rapprocher de celui d'Appolon, le dieu grec étroitement
lié au pommier. C'est là, dans cette terre d'abondance où
tout croît naturellement que s’est réfugié le roi Arthur
en attendant de former son armée et de délivrer sa terre
du joug des oppresseurs étrangers. Sa soeur Morgane gouverne l'île
assistée de neuf fées qui cherchent à attirer les
hommes à l'aide d'une branche de pommier. Beaucoup essaient de s'emparer
des pommes merveilleuses d'Avalon, nourriture d'essence divine, source
de bonheur mais aucun n'y parvient. Car la pomme est l'objet d'une quête
inaccessible, d'une soif d'éternité, l'objet d'un désir
inassouvi et inassouvissable. Merlin L’Enchanteur enseigne à l’ombre
d’un pommier et se sert de la pomme pour faire des tours de magie.
Mircea Eliade met en avant le symbolisme de la pomme comme facteur
de renouvellement et de jeunesse perpétuelle. Il écrit dans
le Traité d’histoire des religions : « Gervasius raconte
comment Alexandre le Grand, en cherchant l’Eau de vie dans l’Inde, a trouvé
des pommes qui prolongeaient jusqu'à 400 ans la vie des prêtres.
Dans la mythologie scandinave, la pomme joue le rôle de fruit régénérateur
et rajeunissant. Les dieux mangent des pommes et restent jeunes jusqu'au
ragna rök, c’est-à-dire jusqu'à la fin du cycle cosmique
actuel. »
Chez les Celtes et les Germains la pomme est aussi symbole de souveraineté
et de richesse. Elle sert dans la mythologie germanique d'attribut à
Idun, déesse chargée de garder les pommes d'or destinées
aux dieux comme à Frigg, déesse de la Fertilité. Chez
les celtes, le dieu Lug tient à la main, non pas une mais trois
pommes, signes de pouvoir, de prospérité et d'immortalité.
Les rois celtiques ont pour sceptre une baguette chargées de pommes
d'or qui rappellent le soleil et sYmbolisent leur puissance. Chez les celtes
les pommes symbolisent souvent les astres, le Soleil et la Lune.
Mythologie gréco-romaine:
Dans la mythologie gréco-romaine, la pomme, fruit de beauté,
de volupté et d'amour est l’attribut de Vénus-Aphrodite qui
est souvent représentée tenant une pomme. Mais dangereuse
parce que trop séduisante, la pomme, symbolisant le don et le partage,
entraîne aussi la rancune, l'envie, les ruptures et les querelles
de toutes sortes. Si elle peut mener à l'immortalité, elle
peut aussi être diabolique. Nous ne savons si la pomme d’or du jardin
des Hespérides, objet de la quête d'Hercule était bien
une pomme. La plupart des botanistes et des historiens penchent pour le
cédrat.
Tradition chrétienne:
La Genèse ne mentionne pas la pomme comme fruit défendu
du jardin d’Eden, mais parle seulement d’un fruit, peri en hébreu
sans préciser: « La femme vit que l’arbre était bon
à manger et agréable à la vue et qu’il était
précieux pour ouvrir l’intelligence; elle prit de son fruit et en
mangea; elle en donna aussi à son mari qui était auprès
d’elle et il en mangea. Les yeux de l’un et l’autre s’ouvrirent... »
Pourtant très vite la tradition rabbinique et la tradition chrétienne
à partir du 5e siècle tiendra pour acquis que
le fruit de la connaissance du bien et du mal était une pomme. L’arbre
de vie symbolise la connaissance intuitive, l’arbre de la connaissance
du bien et du mal la connaissance déductive. La pomme est symbole
de la connaissance et de la nécessité pour l’homme de choisir
entre deux voies, celle de la spiritualité ou celles des désirs
terrestres. Selon l’abbé Bertrand : « c'est pour cela que
les initiés en ont fait le fruit de la connaissance et de la liberté.
Et donc, manger la pomme cela signifiait pour eux abuser de son intelligence
pour connaître le mal, de sa sensibilité pour le désirer,
de sa liberté pour le faire. Mais comme il est toujours arrivé,
la foule du vulgaire a pris le symbole pour la réalité. L’enclosement
du pentagramme, symbole de l’homme-esprit, à l’intérieur
de la chair de la pomme symbolise en outre, l’involution de l’esprit dans
la matière charnelle. » Des cabalistes, des occultistes, des
alchimistes avancent cette explication: « c'est qu’elle contient,
en son milieu, formé par les alvéoles qui renferment lespépins
une étoile à cinq branches », un pentagramme, symbole
du savoir. Dès l'Antiquité quelques auteurs dont Galien y
voient l'image même de la figure pythagoricienne, celle qui unit
les contraires, le principe masculin étant le trois et le principe
féminin le deux et en fait la synthèse. Pour les chrétiens,
le cinq, comme les cinq pépins est le symbole des cinq sens, des
cinq extrémités de l'homme, des cinq plaies du Christ, et
celui de la quintessence, de l'éther qui résulte de l'addition
des quatre éléments, la Terre, l'Eau, le Feu et l'Air.
Comme on peut le constater la pomme est ambivalente en même temps
qu’elle donne la connaissance elle précipite la chute, sans doute
parce qu’elle est chair autant qu’esprit.
Tradition celte et scandinave:
Dans la tradition celte Condle, fils du roi Conn-aux-cent-batailles
se nourrit et se désaltère un mois durant d’une pomme magique
qui ne diminue jamais, qu’une femme venue de l’Autre Monde lui a donné.
Dans la légende de Bran, cette même créature dont le
regard envoûte et la chevelure flotte tient à la main une
branche de pommier et entraîne le héros, Bran, vers le Royaume
de l'Autre Monde de l’au-delà des mers dont il ne reviendra pas.
Le dieu forgeron gaulois Lug qui possède des vergers uniquement
plantés de pommes merveilleuses, impose aux trois fils de Tulerann
pour expier le meurtre de leur père Cian la conquête des pommes
du jardin des Hespérides, fruits d’immortalité, de pouvoir
et de puissance.
The " Big Apple "
La force symbolique de la pomme est assez forte pour que New-York,
objet de toutes les espérances, de tous les désirs inassouvis,
ait été baptisée big apple, la grosse pomme,où
l'on tente de trouver richesse, amour et bonheur. Ce n'est pas non plus
un hasard si les Beatles choisirent Apple en 1967 pour leur maison
de production et si en 1976 Steve Jobs et Stephen Wozniak, qui allaient
bouleverser le monde de l’informatique personnelle en inventant l’Apple
puis le Mac Intosh baptisèrent leur société Apple
dans ce qui allait devenir la « Silicon Valley ».