JUGES ET ÉPICES:
L'expression " payer en espèces " vient d'une curieuse coutume qui consistait à payer en épices, espices. Les plaideurs remettaient aux juges et aux avocats un cadeau sous forme d'épices après l'issue favorable des procès. C'étaient " les épices de chambre " ou " les épices des juges ". D'abord volontaire, ce don était devenu obligatoire, constituant une taxe pour la moindre démarche ou constitution de dossier, un revenu illicite, mais toléré pour les gens de robe. Louis XI essaiera, mais en vain, d'en limiter la valeur à dix sous. Au début il s'agissait d'épices en nature, du poivre notamment, puis des sortes de dragées ou de confiseries à base de coriandre, cannelle, cardamome, muscade, poivre et anis cuits dans du sucre, lui-même rare et cher. Il y avait des pralines, des nougats comme le pignolet à base de pignons, des pâtes de fruits ou fruits confits très épicés comme le cotignac, pâte de coing confit et poivré.

Les abus étaient fréquents, allant parfois jusqu'au véritable pot-de-vin, surtout quand les plaideurs s'avisèrent qu'en offrant des épices aux juges avant le procès, ils pouvaient espérer faire pencher la balance en leur faveur. Quand au 15e siècle un incendie ravagea le palais de justice, on entendit circuler ce quatrain :

" Certes ce fut un triste jeu
Quand à Paris Dame Justice
Pour avoir mangé trop d'épice
Se mit tout le palais en feu. "

A la Renaissance, les dons " en espèces " devinrent des sommes d'argent et remplacèrent les épices, mais on garda ce nom pour les honoraires des procès. Cet usage s'est maintenu jusqu'au 18e, car il fallut attendre la Révolution pour que la magistrature soit fonctionnarisée et pour que cela cesse et que les avocats reçoivent des " provisions ". On voit le témoignage de ces pratiques dans Les Plaideurs quand Petit Jean dit de Dandin :

" Il me redemandait sans cesse ses épices
Et j'ai tout bonnement couru dans les offices
Chercher la boîte à poivre... "