On nous répète à l'envie que ce sont les médecins arabes du 8e siècle qui ont mis au point l'alambic de cuivre " à tête de maure ", que c'est Avicenne médecin perse du 10e siècle qui découvrit comment distiller les essences d'herbes et de fleurs comme la rose, et que ce sont les moines de la fin du Moyen Age qui firent les premières eaux de vie. Certes l'invention du serpentin de refroidissement par Avicenne fut un énorme progrès pour la distillation des fleurs. Mais gardons nous de passer sous silence les instruments du troisième millénaire avant J.C. retrouvés dans la vallée de l'Indus à Mohenjo Daro, ceux d'Israël du temps des Rois, ceux de Gaule et d'Italie datant d'à partir du 1er siècle de notre ère. Gardons nous d'oublier " l'ambix " précurseur de l'alambic, les textes sanscrits de l'Ayur-Veda du premier millénaire avant J.C., le Grand Herbier chinois de Shen Nong du 2e av. J-C., les expériences d'Aristote sur l'évaporation, les textes de Dioscoride ou de Marie la Juive sur la distillation.

L'Extrême-Orient, le Proche-Orient, et en particulier l'Egypte, l'Inde et la Chine avaient déjà des millénaires d'expérience en matières d'épices, aromates, essences et huiles parfumées jouant un rôle religieux, médical, alimentaire, et érotique.

Les huiles essentielles sont les substances volatiles et odorantes des plantes, extraites principalement par distillation ou par expression. Elles sont extraites aujourd'hui selon des procédés industriels, et Grasse en est toujours un centre réputé dans le monde entier. Il faut plus de 100 kg de pétales de roses pour obtenir 25 ml d'huile essentielle. Il faut environ une tonne de menthe fraîche pour obtenir deux kilos d'essence. L'essence de jasmin ou de rose est 150 fois plus chère que celle de camphre ou d'eucalyptus.

Les huiles se trouvent dans des cellules microscopiques situées dans différentes parties des plantes: les feuilles pour les Labiées comme le basilic ou la sauge, les fleurs pour la rose ou la lavande, les boutons floraux pour le girofle, le rhizome pour le gingembre, l'écorce pour la cannelle, les graines pour la coriandre, le bois pour le santal, la résine pour l'encens... Ces huiles ont pour les plantes une action protectrice anti-microbienne et fonctionnent comme des régulateurs thermiques. Les huiles essentielles ont un large champ d'application dans l'agro-alimentaire, l'industrie des cosmétiques et en médecine, y compris en médecines douces, notamment en phytothérapie et en aromathérapie. D'autant que leur usage répété ne semble rien enlever à leur efficacité. Beaucoup d'indications de l'aromathérapie recoupent le savoir des médecines traditionnelles, mais les psychiatres et les psychologues travaillent également sur l'influence que les odeurs ont sur notre comportement. Les enjeux économiques sont énormes. De très gros groupes industriels chimiques ou pharmaceutiques financent des recherches universitaires sur l'influence des arômes sur le comportement. Ainsi on s'est aperçu que les parfums de la valériane et de la muscade diminuent le stress, et que la lavande est tonique, qu'elle secoue le métabolisme et qu'elle accentue la vitalité même chez ceux qui n'en aiment pas le parfum, autrement dit qu'elle incite au travail et c'est la raison pour laquelle elle est diffusée dans les bureaux ou ateliers dans certains pays. Le rendement d'une dactylo et son efficacité en sont renforcés.

Inutile de dire l'intérêt que les publicitaires portent à ce type de recherches. Ils ne sont pas en reste, et savent exploiter notre odorat pour nous inciter à acheter. Mais ils ne font que redécouvrir ce que nos ancêtres savaient depuis longtemps. L'odeur a un effet puissant sur le corps et sur l'esprit, elle établit la relation la plus directe avec les principaux centres moteurs du cerveau.

Il y a bien longtemps que les hommes savaient que l'odeur peut changer l'humeur, ramener des souvenirs, soigner des maladies, provoquer le désir, susciter l'ivresse, améliorer la qualité de la vie, provoquer la liesse d'une foule.

Au début du siècle, un chimiste, René-Maurice Gattefossé, se brûla accidentellement les mains en travaillant à la parfumerie familiale et il stoppa un début de " gangrène gazeuse " en se rinçant les mains à l'essence de lavande. Dès lors, il étudia les effets des huiles essentielles sur les blessés de la Première guerre mondiale et découvrit que les huiles essentielles et notamment celle de lavande sont parfois supérieures aux antiseptiques chimiques. Il mit en lumière leurs propriétés antiseptiques, bactéricides, anti-inflammatoires et antivirales. Il est un des représentants de la nouvelle " aromathérapie " fondée dans les années 30, puis élevée au rang de médecine alternative par Jean Valnet au cours des années 60. Marguerite Maury, une biochimiste autrichienne s'inspira largement des travaux publiés par Jean Valnet pour introduire l'aromathérapie en Grande-Bretagne. Les adeptes de cette médecine douce partent du principe que les huiles essentielles provoquent à travers l'odorat des changements qui, s'ils sont bien orientés et ciblés, peuvent avoir un effet thérapeutique. Pour certaines maladies, le patient doit se soumettre régulièrement aux odeurs prescrites pour retrouver la santé. A l'occasion, les huiles essentielles sont aussi administrées en applications externes, par massages sur la peau, par bains ou par inhalations.

Déjà Théophraste expliquait qu'un cataplasme d'herbes aromatiques appliqué sur une jambe peut parfumer l'haleine car les principes odoriférants s'infiltrent à travers la peau jusque dans le système circulatoire et respiratoire. " Pourquoi inonder vos cheveux de parfums? le vent emporte les fugitives essences et les oiseaux seuls en profitent _ écrit Diogène. Moi je préfère me baigner les pieds dans les essences, dont les arômes, en montant m'enveloppent le corps. "

Des travaux plus récents ont confirmé que les huiles essentielles s'infiltrent dans le système circulatoire qui les véhicule dans tous les organes. L'ensemble du processus prend de 30 minutes à 12 heures. Faites-en vous-même l'expérience. Il suffit de vous frotter le pied avec une gousse d'ail, et de renifler votre haleine quelques heures plus tard. Chaque organe prélève au passage les éléments dont il a besoin. Le cerveau, les organes internes, la peau réagissent rapidement, favorablement ou non, à l'inhalation qui est un des moyens les plus efficaces d'introduire dans l'organisme des substances chimiques.