LES TRÉSORS DU NOUVEAU MONDE

Dès le deuxième voyage de Christophe Colomb les dix-sept bâtiments déchargèrent sue les plages d'Haïti, - nommée par Colomb Hispanieola, la petite Espagne - environ 1500 hommes et une véritable arche de Noé. Dès lors les colons apportèrent dans le Nouveau Monde avec leurs bagages des plantes pour se nourrir, tels que le blé, l'orge, la laitue, le poireau, la carotte, les lentilles, les fèves, l'asperge, l'artichaut, le navet, le petit pois, la betterave, le chou, le chou-fleur, la vigne à vin, les radis, l'ail, les oignons, le melon, l'amande, les pignons, le laurier, l'origan, l'orange, le citron, la pommes, la poire, la pastèque, la pêche, le coing, la grenade, la châtaigne, sans oublier la canne à sucre et le riz qui ne tardèrent pas à arriver et des dizaines d'autres plantes et fruits comestibles ainsi que des animaux, comme la vache (et les produits laitiers), la poule (et l'oeuf!), l'agneau, le porc et le fabuleux cheval.

Ils amenèrent aussi des plantes pour se soigner, se vêtir, pour faire des toniques, des tisanes, des teintures ou encore des insecticides et des déodorants et ramenèrent en Europe et diffusèrent dans leurs possessions en Afrique et en Asie beaucoup de plantes du Nouveau Monde que dès 1569, le médecin espagnol Monardes commença à recenser dans un herbier américain. Par l'Indien Juan Badiano, traducteur en latin de l'herbier aztèque conservé au Vatican connu sous le nom de Codex barberini, et par le docteur Francisco Hernandez, auteur de la Historia plantarum novae Hispaniae, nous savons que rien qu'au Mexique les Espagnols découvrirent plus de 10 000 espèces inconnues en Europe.

Ce processus d'échange massif dure depuis cinq siècles. Et ce sont tous les aspects de toute la planète qui ont été modifiés par la rencontre de mondes séparés depuis des millénaires. Comme le fait remarquer Claude Fischler dans L'Homnivore : " Nous avons tendance à surestimer la pérennité de nos pratiques alimentaires. Il nous semble aujourd'hui que certains aliments ont toujours été au centre de notre régime. Mais une fraction importante de ceux que nous consommons couramment étaient pratiquement inconnus il y a cent ou deux cents ans. " et "  le légume le plus utilisé dans la cuisine provençale au Moyen Age semble avoir été... le chou." A force d'habitude nous n'en sommes plus conscients, à tel point que nous avons du mal à imaginer notre Sud-ouest sans cassoulet faute de haricots, une Provence sans ratatouille faute de tomate, de courgettes et de poivrons, ou une Italie sans sauce tomate et donc sans pizza, une Suisse sans chocolat ou une Belgique sans pommes de terre frites, un Indien sans cheval, ou un Noël sans dinde!

Le Nouveau Monde, certes moins riche en épices et aromates que l'Asie, nous a fait connaître des produits qui ont conquis le monde: les piments, le chocolat et la vanille qui l'accompagne si bien, le tabac, le caoutchouc, la noix de cajou, la toute-épice, l'arachide, le manioc, le topinambour, la patate douce. Mais aussi, outre quantité de légumes tels que la plupart des cucurbitacées, courges, citrouilles, potirons, la plupart des haricots, et quantité de fruits tels que l'ananas, la banane, les fraises, des nourritures aussi universelles que la tomate, la pomme de terre et le maïs. Sans compter la sapotille dont le latex a permis de faire le chewing-gum et la dinde au centre de nos traditions festives qui ne vient pas de Turquie comme le pensaient les Anglais qui l'ont appelé turkey, ni de Numidie comme le pensait Grimod de la Reynière mais qui est d'origine américaine. La confusion viendrait d'Aristote qui décrivit une volaille semblable à la dinde et qui en fait aurait été une pintade, connue dans l'Antiquité puis redécouverte au 16e siècle en Afrique Occidentale et introduite par l'intermédiaire des Turcs.

Si certains de ces produits tels que le piment se répandirent comme une traînée de poudre, certains demandèrent deux ou trois siècles pour être adoptés. Entre le moment où ces nouveaux aliments furent connus des Européens et celui où ils jouèrent un rôle important dans notre alimentation, il s'écoula un laps de temps énorme. La pomme de terre attendra près de 3 siècles pour devenir un des aliments principaux et la France fut la dernière à l'adopter dans sa cuisine. La tomate, décrite par le botaniste Petrus Andréas Matthiolus en 1544 était pour lui une plante médicinale, une "pomme d'amour", aphrodisiaque et parente de la mandragore. Elle ne devînt un condiment qu'au 17e seulement et elle ne s'est imposée dans nos assiettes en Europe méridionale qu'à la fin du 18e siècle. Les choses ont depuis bien changé avec les facilités de transports, les voyages touristiques, les phénomènes d'immigration, et l'uniformisation de la nourriture au niveau planétaire par l'industrie agro-alimentaire, et comme le fait remarquer Claude Fischler " ... tout ceci n'est rien avec la vitesse à laquelle les consommations et les comportements alimentaires changent dans la période contemporaine la plus récente. C'est en décennies, en années, bientôt peut-être en mois, qu'il faut mesurer la durée des phénomènes en jeu. " Moins de trente ans en arrière, bien des papys n'auraient pu imaginer aller au supermarché pour acheter des produits devenus si courants que les céréales du petit déjeuner, les avocats, les kiwis, le maïs en grains...