Au 5e siècle avant J.C, Hérodote, le " Père de l'histoire moderne ", reprend les contes colportés par les marins et intermédiaires, dont l'interêt bien compris est de garder le secret et donc de maintenir des prix élevés. Il raconte " Quand on va vers le sud, l'Arabie est la dernière des terres habitées. C'est le seul pays qui produise l'encens, la myrrhe, la cannelle, le cinname et le lédanum ". Selon lui, la cannelle " pousse dans des lacs peu profonds, près desquels vivent des animaux volants _ des sortes de chauves-souris très agressives et qui poussent des cris effrayants ". Il raconte aussi que des oiseaux géants, des phénix, arrachent les brins de cannelle sur de grands arbres pour construire leurs nids sur des falaises tellement escarpées qu'il était impossible d'y accéder. Il rapporte que pour se procurer la cannelle, les Arabes ont une ruse, ils déposent de gros quartiers de viande près des nids, les oiseaux s'en emparent, mais les nids trop chargés finissent par s'écrouler et il n'y avait plus qu'à aller récupérer la cannelle.
Jean-Pierre Vernant dans sa préface Des jardins d'Adonis de Marcel Détienne attire l'attention sur le rôle de médiateurs que les animaux jouent entre les hommes et les aromates: " l'échelle des animaux se dresse devant nous, des bêtes qui voent à celles qui rampent; l'aigle juche au sommet, puis viennent le vautour, la chauve-souris, le serpent ailé; tout en bas nichent le serpent aquatique et le serpent terrestre; mais se faisant rejoindre les deux bouts de l'échelle, surgit le fabuleux Phoenix, bien au-delà de l'aigle, tout proche du soleil; lorsqu'il lui faut pourtant renâitre de ses cendres, c'est sous forme d'une larve, d'un ver de pourriture, et le voilà du coup logé au dessous du serpent, plus près de la terre et des eaux."
Les écrits fabuleux d'Hérodote auront longtemps force de loi et seront repris par bien des auteurs réputés sérieux. Le pays des épices deviendra une région légendaire, difficile d'accès, pleine de dangers, peuplée de monstres, de serpents ailés et de vampires.
Pline se moque de ces fables en soulignant " qu'il est aisé de voir que de pareils contes ont été inventés pour augmenter le prix de la drogue ". Pline ( 23-79 ) dans son Histoire Naturelle dit: " La cinnamome ou cinname naît dans les pays ou les Ethiopiens se sont unis par mariage aux Troglodytes " et il se plaint que le cours normal de 1000 deniers la livre soit monté à 1500 deniers à la suite d'une révolte de Barbares " qui incendièrent les forêts où poussait la cinnamome. Toutefois on ne sait pas si cela est arrivé par la méchanceté des riches marchands ou bien par hasard ". Pline a de quoi s'étrangler si on considère que la cannelle était l'aromate la plus recherchée des Romains du Haut Empire et une des plus chères et si on sait qu'une livre pesait 327 grammes et qu'un seul denier valant 3,41 grammes d'argent et valant quatre sesterces était l'équivalent du salaire maximum d'un travailleur manuel, lequel avec cette somme ne pouvait se payer que 2 kg de pain ou 8 kg de blé.
Jusqu'au Haut Moyen Age les voyageurs européens reprendront les mêmes histoires ou d'autres tout aussi invraisemblables. Une longue tradition enseigne que le Paradis perdu est encore sur terre. Flavius Josèphe dès le 1er siècle de notre ère soutient que le Nil vient du Jardin d'Eden, devenu inacessible depuis la faute. Isidore de Séville affirme que "le paradis est un lieu d'Orient" dont on sait que proviennent les épices. Pour certains le Paradis est placé à l'extrémité et aux confins du monde là où naissent le Gange, le Tigre et l'Euphrate, le Nil. Jérusalem occupe le centre de l'univers, selon l'Ecriture qui dit: " C'est Jérusalem que j'ai placé au milieu des nations, environnées de pays étrangers". Au 12e siècle Pierre Lombard situe aussi le paradis en orient et le voit "séparé par un large espace de terre ou de mer des régions qu'habitent les hommes. Thomas d'Aquin place aussi le paradis en Orient et le voit "coupé de notre habitat par certains obstacles, soit de montagnes, soit de mer, soit de quelques région brûlante qui ne peut être traversée." Plusieurs mappemondes du I2 et 13e siècles placent Adam et Eve goûtant le fruit défendu dans une île circulaire entourées d'un mur. Le jardin d' Eden est clos mais continue à entretenir en eau l'univers après un parcours souterrain et ses eaux charrient de précieuses épices et aromates.
Ainsi, De Joinville de retour de Croisade ne peut se résoudre à ce que toutes ces richesses paradisiaques soient perdues et il entretient scupuleusement la légende. " le fleuve (Nil),dit-il, est toujours trouble (...). Avant qu'il entre en Egypte, les gens qui en ont l'habitude jettent le soir leurs filets et, quand vient le matin, ils trouvent leurs filets charges (...) de gingembre, de rhubarbe, bois de rose et cannelle: et l'on dit que ces choses viennent du Paradis Terrestre, que le vent abat des arbres qui sont en Arabie comme le vent arrache dans la forêt le bois sec dans ce pays et que les marchands en épicerie nous vendent ce qui est tombé du bois ou dans le fleuve ". Mais comme Pline avant lui il s'étonne des prix: si la récolte est si facile pourquoi payer si cher?
Sont également très révélateurs de l'imaginaire collectif lié aux épices les mythes persistant au fil des siècles associant les épices aux images de rajeunissement, à celles de renaissance, tel le mythe du phénix, l'oiseau aromatique qui a enchanté des dizaines de générations. Consummé jusqu'à la cendre dans son nid d'aromates, transfiguré par le feu,il en renaît périodiquement sous la forme d'un vermisseau: sa vie qui dure entre cinq cent ans et mille ans, l'apparente aux Immortels et ses nourritures sont merveilleuses, rayons de soleil, vapeurs apportées par les vents marins, larmes d'encens, suc d'amome...Si le Phenix du Bestiaire divin de Guillaume Clerc de Normandie renaît tous les 500 ans, c'est qu'il a d'abord consommé gingembre, cannelle, noix de muscade...Il s'est " chargé d'épices excellentes, précieuses et de diverses espèces. " Selon certains il ne mange rien. Quoiqu'il en soit, il ne produit pas d'excréments, si ce n'est le "ver qui devient cinnamome dont se servent les rois et les princes".
Une caste, celle des Chelias se consacre uniquement au décorticage de la cannelle. Les conditions de travail sont très dures. Les boutres arabes et indiens sont coulés à vue, les agents venus d'Alexandrie, de Gênes ou de Venise sont pendus haut et court. Les Portugais font régner la terreur de Goa à Oman, et pour plus de sécurité, ils s'installent au Mozambique pour mieux garder le contrôle de la route du cap de Bonne Espérance.
Quand les Hollandais succèdent aux Portugais et les évincent de Ceylan en 1656, rien ne s'arrange pour la population cinghalaise, déjà réduite en esclavage. Toutes les cargaisons sont minutieusement examinées avant tout chargement par une police spéciale pour empêcher toute fraude et tout vol. Les châtiments sont impitoyables. La vente ou même l'offre d'une branche de cannelier est punie de mort. En 1730 à Ceylan le " Comité des Dix-Sept " condamne à mort et fait exécuter un compatriote, le gouverneur Vuyst, coupable d'avoir mis la main sur les biens de propriétaires mystérieusement disparus. A l'époque Ceylan exporte 300 tonnes de cannelle. La production de cannelle fait un bond quand Koke, un colon, expérimente avec succès la culture du cannelier jusqu'alors exploité uniquement à l'état sauvage.
En 1796, c'est au tour des Anglais de mettre la main sur Ceylan. Comme, elle contrôle déjà la production de l'Inde du Sud, la compagnie anglaise des Indes a le monopole absolu. En 1825, les Hollandais veulent casser le monopole britannique. Ils veulent rendre la monnaie de leur pièce aux Anglais qui de leur côté ont déjà réussi à casser leur monopole sur la muscade et la girofle en en introduisant la culture à Penang. Ils décident donc d'introduire la culture de la cannelle à Java. Si bien qu'en 1832, les Anglais mettent fin au monopole, la culture est désormais libre en Inde et à Ceylan. De nombreux planteurs rachètent. Mais les Hollandais font feu de tout bois, ils mettent leur production de cannelle de Java en vente à très bas prix et font chuter les prix et ruine celle de Ceylan qui baisse rapidement en volume. De plus pour soutenir leur production, ils maintiennent des taxes sur les importations de cannelle de Ceylan. La cannelle de Java prospère aux dépens de la canelle de Ceylan, si bien que quand Grandidier visite des plantations autour de Colombo en 1862, il voit des canneliers non émondés, abandonnés à eux mêmes envahis par les plantes grimpantes et parasites.
S'il y a une morale possible dans cette affaire, c'est que la qualité va finir par l'emporter. Les cannelles de Java, d'Inde, de Chine et même celles de Guyane française et d'Indochine sont de moins bonne qualité. La cannelle de Ceylan reste la plus fine et elle devient la plus demandée. Les affaires reprennent à Ceylan, la production augmente, la spéculation s'en mêle et les plantations triplent de valeur en cinq ans. Les prix de la cannelle augmentent de 50% au cours de la seule année 1868.
Aujourd'hui Sri-Lanka reste le principal producteur suivi des Seychelles.
DE L'ORIGINE MYSTERIEUSE DES ÉPICES...
Si les auteurs classiques savaient distinguer entre les différentes espèces de cannelle par contre leurs connaissances géographiques était bien minces. Dans le monde gréco-romain, la provenance de la cannelle semblait fort mystérieuse aux yeux des anciens peuples de la Méditerranée. Le mystère de l'origine de la cannelle ne pouvait qu'augmenter son attrait et justifier son prix exorbitant. Venait-elle d'Arabie, d'Ethiopie ou de plus loin encore?
LA GUERRE DE LA CANNELLE...
Pourquoi payer si cher des intermédiaires, comme ces Vénitiens ou ces Gênois rapaces, et ne pas empocher tous les profits se demandent les Portugais? De janvier 1506 date à laquelle ils débarquent à Calicut avec à leur tête Vasco de Gama au mois de juin de l'année suivante, la comptabilité de la vente des épices à Lisbonne mentionne 31 quintaux de maniguette venant d'Afrique à 8 cruzados le quintal, 12 717 de poivre asiatique à 22 le quintal, et 177 quintaux de cannelle à 32 cruzados le quintal. Trois mois leur ont été nécessaires pour charger leurs navires des précieuses épices, poivre, cannelle, grofle, gingembre... qu'ils embarquent à Calicut. En 1523 il se vend à Lisbonne en un seul jour sept cent mille cruzeros d'épices et de drogues aromatiques et la marché de Venise est en chute libre. A partir de 1536, date où l'occupation de Ceylan par les Portugais est effective, les petits souverains locaux doivent payer bon gré mal gré tribut à l'occupant. Et en quoi consiste-t-il? En cannelle.