éPICES ET STATUT SOCIAL
Les médecins médiévaux considéraient qu'il
est préservateur. C'est ainsi que Bhartélemy l'Anglais affirme
que " L'ail divise les grasses humeurs et les déjette ", elle aère
les humeurs, les évacue, éloigne la pourriture. Sur les bateaux
et galères ibériques, rapporte un autre médecin, on
faisait la distribution " d'aulx et d'oignons pour les garder de la corruption
de l'air de la mer et des eaux corrompues. Nostradamus le conseille pour
se protéger contre la vermine, les maladies contagieuses et pour
combattre la peste " Pour cheminer use à manger oignons et aulx
" dit Arnaud de Villeneuve, médecin français de grande renommée,
chimiste et conseiller du pape Clément V, qui qualifie l'ail de
" thériaque des paysans ".
La thériaque remonte aux textes antiques. Ce breuvage ou l'on
faisait entrer plusieurs dizaines d'épices selon les formules, et
du venin de vipère pour en accroître la force était
une véritable panacée. C'était le breuvage des croisés
décrits par Guillaume de Tyr à la fin du 13e siècle.
Ils en attendaient une protection contre les morsures dangereuses, une
meilleure résistance aux fatigues et aux maladies. Ils ne s'en séparaient
pas et la gardaient dans de petits récipients portés comme
des reliquaires, les " triacliers ".
Nul doute que son prix, prohibitif pour la plupart, semblait être
le gage même de son efficacité. Seuls les riches pouvaient
se permettre ce genre de folie. Les gens pauvres devaient se contenter
de l'ail ou de préparations à base d'ail, d'oignon et de
rue, de même qu'ils ne pouvaient se permettre le pain blanc de froment,
mais du pain noir. En tout état de cause, pendant des siècles
aucun paysan n'a pu dire à la première personne quels étaient
ses goûts alimentaires.
Autant et même plus que le vol, Messire Lippo lui reproche de
transgresser l'ordre social, de miner la hiérarchie, de s'attaquer
aux privilèges de classe, car il y a des aliments pour les seigneurs
et des aliments pour les pauvres et chacun doit manger selon sa " qualité
". C'est d'ailleurs ce qu'affirment toutes les autorités en matière
de médecine, de botanique ou d'agronomie de l'époque. Déjà
dans le roman courtois Tirant le Blanc de Johannot Martorell, quand
le comte-ermite renonce à l'austérité pour se convertir
à la vie courtoise de gentilhomme, il passe un test: " De nombreuses
variétés de mets lui furent offerts sur la table, et lui,
expert et savant, ne mangea pas autre chose que les bons mets, en négligeant
les autres ". Comme le résume très bien Massimo Montanari
dans La Faim et l'abondance :" Manger " selon sa qualité
" est en effet une nécessité physiologique: tous les médecins
depuis Hippocrate l'avaient confirmé. Le tout était de s'entendre
sur le sens à donner au mot à la fois très clair et
ambigu de qualité. Dans l'Europe du XIVe au XVIe
siècle, l'imaginaire culturel des classes dominantes semble
ne pas avoir de doute à ce propos: la qualité, c'est le pouvoir.
Les choses deviennent alors plus simples, puisque rôle social et
comportement alimentaire se confirment l'un l'autre, et avec une évidence
immédiate. Aux estomacs des gentilshommes des nourritures précieuses,
élaborées et raffinées (précisément
celles que le pouvoir et la richesse permettent de consommer et de montrer
quotidiennement sur sa table); à l'estomac des pauvres, des aliments
communs et grossiers.
Pire, selon les scientifiques, c'est une nécessité physiologique.
Ainsi Giacomo Albini, le médecin des princes de Savoie menaçait
de " douleurs et de maladies ceux qui se seraient nourris d'aliments inadaptés
à leur rang ", et les pauvres mettaient leur santé en mangeant
des aliments trop recherchés et raffinés que leur estomac
grossier ne pourrait que difficilement digérer. Ambroise Paré
dit: " Les rustiques et gens de travail pourront manger quelques gousses
d'aulx ou d'échalote avec du pain et du beurre et bon vin s'ils
en peuvent fournir, afin de charmer les brouées puis s'en iront
en leur oeuvre à laquelle Dieu les aura appelez. " Il recommande
pour les plaies un remède avec " le suc exprimé d'un ail
cuit, meslé avec un peu d'aloe. " Savonarole au 15e siècle
fait publier un traité de diététique ù il
prend garde de distinguer entre les régimes, les recettes, les aliments
bons pour les " courtisans " et ceux des " vilains ". Le médecin
français Jacques Dubois, dit Sylvius, publie à Paris entre
1542 et 1546 plusieurs brochures consacrées à l'alimentation
" adéquate " des pauvres: " Les pauvres ont leur régime particulier,
sans aucun doute lourd et indigeste, mais parfaitement adapté à
leur constitution "( J. Dubèbe). A eux les oignons, l'ail, les poireaux,
les racines, les légumineuses, la bière, la viande de boeuf,
les soupes épaisses d'abats et de légumes...
Dans Bertoldo de Giulio Cesare Croce, publié au début
du 17e siècle, les médecins de cour provoquent
la mort " dans d'affreuses souffrances " d'un " vilain " en lui faisant
manger pour le remettre sur pied des aliments rares et raffinés
que son estomac de paysan ne supporte pas. S'il avait manger " selon
sa nature ", il aurait pu guérir et c'est en vain qu'il supplie
" qu'on lui porte une casserole de haricots avec des oignons et des navets
cuits sous la cendre ". Girolamo Cirelli affirme à la fin du 17e
siècle qu'à " à l'exception des périodes
de noces ", les paysans " mangent comme des porcs ", et le titre même
de son oeuvre Il villano smacherato, c'est-à-dire Le paysan
démasqué, montre que la nourriture mauvaise et indigeste
du paysan démasque la bassesse de son statut social.
" En définitive, écrit Massimo Montanari, la correspondance
entre " qualité de la nourriture " et " qualité de la personne
" n'est pas donnée comme une simple donnée de fait, liée
à des situations occasionnelles de bien être ou de besoin.
Elle est postulée comme une vérité absolue et pour
ainsi dire ontologique: bien manger ou mal manger est un attribut intrinsèque
de l'homme, tout comme est intrinsèque (et, il faut le souhaiter
immuable) son statut social ". Au 19e siècle un de noms
populaires de l'ail était toujours la thériaque des pauvres
et Raspail, vedette calamiteuse de la médecine parallèle
et qui voyait dans le camphre la nouvelle panacée, surnommait l'ail
"le camphre des pauvres".
La thériaque des pauvres:
Ail et oignon, et la façon dont les accommodaient les gens du
peuple étaient vus avec dédain et réprobation par
les gens aisés, mais conseillés avec une condescendance certaine
aux basses classes par ceux qui faisaient autorité. Platine, auteur
de De honesta voluptate , sorti en Italie en 1470 et traduit à
Lyon en 1505, identifié depuis comme étant Bartolomeo di
Sacchi, historien renommé, dit que l'ail " est l'épice forte
des petites gens ", un stimulant " bon pour les gens de labeur ".
Hiérarchie des aliments:
A l'époque, plus une plante poussait haut, plus sa consommation
était considérée comme noble. Tout comme dans le domaine
animal, les volatiles étaient placés au sommet de la hiérarchie,
dans l'univers végétal, les fruits poussant en l'air étaient
vus comme supérieurs aux légumes, et plus encore supérieurs
aux légumes enterrés. Les bulbes et les racines en contact
étroit avec la terre et ayant leur partie comestible enfoncée
dans le sol étaient tout en bas de la hiérarchie alimentaire,
tout juste bons pour les petites gens. L'agronome Pietro Crescenzi écrit
que " l'humeur nutritive de la plante est insipide dans la racine, et plus
elle s'éloigne, plus elle acquiert une saveur convenable ". Un de
ses collègues, Corgnolus de La Corgne affirme que " beaucoup de
fruits sont savoureux au sommet des arbres, mais ramassés par terre,
ils deviennent insipides à cause de la prédominance aqueuse."
Manger selon sa "qualité":
Un auteur italien du 15e siècle Sabadino degli Arienti
met en scène dans une nouvelle, un gros propriétaire terrien
Messire Lippo qui, las de se faire voler ses pêches, fait surveiller
son verger et surprend le voleur, un petit paysan Zuco Padella. Il lui
dit: " Une autre fois, laisse les fruits des gens comme moi et mange ceux
des tiens, c'est-à-dire les raves, l'ail, les poireaux, les oignons,
les échalotes, avec du pain de sorgho... ", une fois qu'il a été
découvert, capturé et " lavé " à l'eau bouillante.